mardi 30 janvier 2018

Le PAPE DICTATEUR par Marc-Antoine Colonna -16-

1) Qu’est-il arrivé à la réforme de la Curie ?
 
      La Curie Romaine est le gouvernement central de l’Église Catholique. C’est une grande organisation, comprenant neuf Congrégations, douze Conseils Pontificaux, six Commissions Pontificales et trois Tribunaux. Comme on pourrait s’y attendre, la question de sa réforme n’est pas nouvelle. En considérant son histoire, nous pouvons laisser de côté la période où la Curie a dû administrer les États pontificaux ainsi que l’Église. Après la chute du Pouvoir Temporelle en 1870, la Curie s’est développée en une institution qui, dans l’ensemble, était honnête et efficace, et non indigne de sa fonction d’organisme directeur de l’Église universelle. Il avait les faiblesses naturelles de toute bureaucratie, ajoutées aux défauts locaux qu’il était majoritairement italien dans le personnel et incliné à un népotisme traditionnel, en particulier dans les petits postes non cléricaux comme ceux de portier ou de chauffeur.

      Si l’on devait pointer du doigt une époque où un parti-pris matériel indu commençait à apparaître, c’était peut-être les dernières années du règne de Pie XII, lorsque ce pape très habile commença à perdre le contrôle personnel de ses affaires. En 1953, on avait le sentiment que la Curie s’était glissée entre les mains d’une clique de cinq cardinaux, que l’on appelait irrespectueusement le Pentagone. Leur chef était Nicola Canali, le ministre des finances du Vatican, connu pour son étroite alliance avec les banquiers pontificaux de l’époque et avec le neveu du Pape, le Prince influent Carlo Pacelli.

      Le problème n’a pas été abordé par le pape suivant, Jean XXIII, dans ses cinq brèves années ; pour toute sa réputation de réformateur, le Pape Jean n’a rien fait pour la Curie. Paul VI, qui avait passé presque toute sa carrière cléricale à Rome, vint sur le trône en 1963 avec un désir louable de réformer la Curie, mais ses réalisations n’atteignirent pas ses intentions. Une chose qu’il a réussi à faire, c’est d’internationaliser son personnel, mais cela s’est accompagné d’un grand bond en nombre, de 1 322 à 3 150, avec toutes les implications d’une bureaucratie débordante (48). Pire encore, le Pape Paul décide de placer toute la Curie sous l’autorité générale de la Secrétairerie d’État. Il s’agissait sans doute d’introduire une certaine coordination, mais cela signifiait aussi que la grande majorité des départements, dont la fonction était purement religieuse, étaient soumis au bras politique du Vatican. Et la pire erreur de toutes fut ce que le Pape Paul a fait avec les finances de l’Église. Celles-ci ont été placées sous la direction de l’Archevêque Paul Marcinkus, un clerc de Chicago sans scrupules qui, malheureusement, n’était pas dans le monde de la finance internationale dans lequel sa nomination l’avait plongé. Son approche pragmatique du maintien à flot de l’économie du Vatican l’a conduit à s’associer aux banquiers mafieux Michele Sindona et Roberto Calvi, avec des conséquences désastreuses lorsque ceux-ci sont démasqués. En 1987, un mandat d’arrêt a été émis contre Marcinkus, mais le Pape Jean-Paul II, dans une préférence extraordinaire pour les prérogatives mondaines de l’Église par rapport à son devoir moral, a choisi de l’abriter sous la souveraineté du Vatican. Les leçons n’ont pas été tirées sous le successeur de Marcinkus, l’Évêque Donato de Bonis, qui a été congédié en 1993 après d’autres scandales et nommé incongrûment Prélat (c’est-à-dire aumônier en chef) de l’Ordre de Malte, également pour bénéficier du privilège extraterritorial de cet organisme. Enfoui pendant des années dans les quartiers généraux romains de l’Ordre, il n’ose pas descendre dans la rue de peur d’être arrêté par la police italienne.

      Jean-Paul II avait été élu en 1978 comme jeune et vigoureux Pape qui devait s’occuper des problèmes de l’Église, mais le gouvernement interne n’était pas son fort. Dès le début, il s’est consacré à des visites de globe-trotting de haut niveau et il a négligé les exigences quotidiennes de l’organisation qui le servait. Sa nomination du Cardinal Angelo Sodano au poste de Secrétaire d’État en 1991 a aggravé une situation déjà délabrée. Le copinage et la corruption que le régime du Cardinal Sodano a aggravé comprenaient parmi ses scandales la dissimulation des immoralités sexuelles du fondateur des Légionnaires du Christ, le Père Marcial Maciel, à cause des sommes importantes que cette puissante organisation a pu apporter au Vatican. Avec le Cardinal Tarcisio Bertone, Secrétaire d’État de 2006 à 2013, la situation a pris une autre direction. Le Pape Benoît XVI, qui le nomma, se distancia des affaires curiales dès le début de son règne, même s’il avait lui-même servi au cœur de la Curie pendant 24 ans avant son élection. Les craintes que les libéraux avaient qu’il aurait du ressentiment pour ses expériences passées ne se réalisèrent pas, et il devint un ermite virtuel, avec le résultat que la Curie descendit dans le chaos des factions (49). Dans ces conditions, le Cardinal Bertone avait la liberté de poursuivre ses propres intérêts ; il a considérablement accru le pouvoir déjà exagéré de la Secrétairerie d’État en plaçant ses candidats à des postes clés dans chaque Congrégation, Conseil ou Commission, et ce sont eux qui étaient les responsables au moment de l’élection du Pape François. Ils formèrent un énorme potentiel acquis dont la capacité à bloquer les souhaits du Pape lui-même avait été l’un des facteurs qui avaient convaincu Benoît XVI de renoncer, convaincu qu’il ne pouvait plus y faire face. Nous avons vu plus haut comment le Cardinal Bertone a choisi d’annuler le projet de Benoît XVI de faire élire le Cardinal Scola comme son successeur – juste un exemple du monstre curieux de Frankenstein auquel un pape régnant a été confronté.

      Cette situation avait été mise en lumière de façon dramatique par le scandale "Vatileaks" de 2012. L’affaire a été précipitée par le majordome du Pape, Paolo Gabriele, qui a décidé d’exposer à la presse la corruption qu’il a vue autour de lui. Il n’a pu que ramasser les documents sensibles laissés dans son bureau de travail et les remettre au journaliste Gianluigi Nuzzi. Parmi les documents figuraient des lettres échangées entre Monseigneur Carlo Maria Viganò, le Cardinal Bertone et le Pape lui-même, qui révélaient les protestations de Monseigneur Viganò, qui avait été démis de ses fonctions de Secrétaire du Gouvernorat en raison de son manque d’ardeur à la réforme. Les fuites ont été rendues publiques à la télévision italienne dans l’émission Gli intoccabili en janvier 2012, et Nuzzi l’a suivie en mai avec son livre Sua Santità : Le carte segrete di Benedetto XVI. Le majordome a été jugé par la cour du Vatican et condamné à dix-huit mois de prison, mais Benoît XVI l’a gracié le 22 décembre, reconnaissant que Gabriele avait agi par crainte du réseau de manipulations et d’intrigues dans lequel le Pape était mêlé.

      Le moment du pardon n’était pas fortuit. Cinq jours plus tôt, le Pape Benoît XVI avait reçu un rapport secret, préparé pour lui par les Cardinaux Herranz, de Giorgi et Tomko, qu’il avait chargé en mars d’enquêter sur les fuites. Le mandat des cardinaux était d’interroger une douzaine de témoins et d’étudier la situation au Vatican que les documents divulgués révélaient, et ce qu’ils trouvèrent était épouvantable. Ils montraient une image non seulement d’une machine du Vatican qui suivait son propre chemin sans tenir compte des souhaits du Pape, mais aussi d’une corruption morale connue depuis longtemps des initiés, mais à laquelle personne n’avait jusque-là mis de noms. Le rapport lui-même n’a jamais été rendu public, mais la teneur de ses accusations a été divulguée à plusieurs reprises au cours des années suivantes. Des détails ont émergé d’un réseau homosexuel au sein du Vatican qui était en collusion pour promouvoir ses propres intérêts. Les prélats employaient des laïcs avec casiers judiciaires qui se promenaient dans les bars romains et les boîtes de nuit pour se procurer des garçons, et ils étaient récompensés par des carrières protégées au Vatican. Un monseigneur a été suivi lors de visites dans des salons de massage homosexuel et a été victime de chantage avec des photographies des rencontres. Des récits de prélats connus sous des noms féminins, avec de larges allusions à leurs penchants, et de secrétaires payés 15 000 euros par mois, pour des services qui ne se limitaient évidemment pas au bureau (50).

      C’est la situation dont le pape François a hérité, et il a été élu en pleine connaissance de la nécessité d’une réforme et dans l’espoir de la mener à bien. En particulier, il a été jugé nécessaire de réformer la Secrétairerie d’État, devenue beaucoup trop puissant et qui est le principal facteur de la sécularisation excessive de la Curie. Nous devons examiner comment François a réussi, cinq ans plus tard, à satisfaire les espoirs qui ont été placés en lui.

      Un mois après son élection, le Pape François nomma un conseil de huit cardinaux pour superviser le processus de réforme ; ils furent par la suite portés à neuf et sont maintenant connus sous le nom de C9. Jusqu’en juin 2017, il y a eu dix-huit réunions de ce conseil, mais les réformes qu’il a proposées jusqu’à présent ne sont que du bricolage. Il y a eu une petite fusion des Conseils Pontificaux, mais l’impact sur les plus grands organismes du Vatican a été nul. Le secrétaire d’un Dicastère a commenté : « François a fait rouler beaucoup de têtes, peut-être trop, mais les résultats sont rares. Il y a des commissions de travail, des groupes d’étude, il y a des cabinets de consultants, mais personne ne sait quand on verra quoi que ce soit de concret, ou si on le verra un jour. » (51)

      En ce qui concerne les finances papales, le même fonctionnaire dit : « C’est Ratzinger qui était le pape du revirement, François s’est glissé dans ce sillon, mais d’une manière un peu confuse... Le conseil des neuf cardinaux, le soi-disant C9, nommé par lui pour mettre en œuvre les plans de réforme, a tenu de nombreuses réunions sans parvenir à des décisions importantes. Et puis il y a la question du gouvernement synodal. Le Synode des Évêques, a dit François, est en train d’être re-conçu, sur le modèle du Concile Vatican II, mais en pratique personne ne sait comment. » (52)

      La clé de cet échec se trouve peut-être dans une remarque du Pape François lui-même : « Je ne peux pas mener les réformes moi-même parce que je suis très désorganisé. » (53) C’est une manière euphémistique d’exprimer le fait que le penchant de Bergoglio a toujours été pour les perturbations plutôt que pour la construction. Son célèbre slogan pour les fidèles était "Hagan lío" – faites le bordel. Il s’agit peut-être (ou non) d’une exhortation fructueuse aux âmes zélées à sortir de la paresse et de la complaisance, mais ce n’est pas un très bon principe pour gouverner l’Église, et encore moins un projet de réforme administrative d’une organisation dont l’ennui était précisément qu’elle était déjà un désordre sacro-saint avant l’arrivée de François.

      Le Pape François délègue donc le processus de réforme au C9, mais là aussi il y a un problème. Ces neuf cardinaux forment un groupe extrêmement disparate ; ils ne se distinguent pas par de grands records personnels en tant qu’administrateurs, et pour la plupart ils ont peu d’expérience de la Curie. Ils apportent donc à leur travail une connaissance quelque peu superficielle de l’organe complexe qu’ils doivent réformer. S’ils étaient sous un pape qui ferait preuve d’une grande capacité administrative, ils pourraient se vanter d’apporter une vision extérieure nouvelle ; mais sous un pape qui est également un étranger à la Curie, ils montrent toutes les faiblesses d’un comité sans leadership clair. Par-dessus tout, leur travail est entravé par un pape qui s’intéresse davantage aux jeux de pouvoir qu’à la supervision des réformes. Un aspect de ceci est que beaucoup des changements du Pape François ont été motivés par l’idéologie plutôt que par l’efficacité (par exemple, personne ne pourrait dire que la destitution du Cardinal Burke en tant que Préfet de la Signature Apostolique était justifiée par des considérations d’intégrité ou de compétence), mais le phénomène va beaucoup plus loin que cela, comme nous le verrons au chapitre 6.

      L’absence de bon jugement administratif a pour conséquence que les réformes proposées alternent entre l’inertie, d’une part, et un radicalisme malavisé, d’autre part. Un exemple en est la proposition qui a été faite dans les premiers mois du pontificat de François de démanteler la Secrétairerie d’État de nombreux postes et de renommer son chef le Secrétaire du Pape – qui est un office complètement différent (54). Plus récemment, le Cardinal Rodríguez Maradiaga a proposé de fusionner les trois tribunaux du Vatican, la Pénitencerie, la Rote et la Signature, en un seul Dicastère de Justice. Mais l’une des fonctions de la Signature est d’entendre les appels de la Rote, de sorte que les mêmes juges seraient en charge de la première et de la deuxième instance. Un système juridique qui ne comprend qu’un seul tribunal est un phénomène que l’on ne trouve que dans les pays totalitaires, et la proposition montre le manque de connaissance et de réflexion des personnes concernées. D’autre part, le plan de démembrement et de compartimentation de la Secrétairerie d’État, initialement proposé, était une réforme très nécessaire d’un organe trop puissant. Son abandon n’est pas dû à une impraticabilité mais aux intérêts particuliers de la Secrétairerie d’État elle-même. Les questions des grandes Congrégations n’ont pas non plus été examinées par le C9.

      Quelques exemples de la confusion et de l’inefficacité qui ont été les notes de la "réforme" ont été donnés dans un article paru en juin 2017 (55). En septembre 2016, le Conseil pour les Laïcs, la Famille et la Vie a officiellement cessé d’exister et a été fusionné dans un nouveau Dicastère sous le Cardinal Kevin Farrell. Mais son secrétaire n’a été nommé qu’en juin 2017 ; il vit au Brésil et ne pourra pas venir à Rome avant plusieurs mois. Le Secrétaire adjoint n’a pas encore été nommé. Ce sont les postes clés, et sans eux le Dicastère ne peut pas commencer à travailler. Le personnel de l’ancien Conseil est toujours là, attendant d’être licencié, dans ce que l’un d’entre eux a décrit comme « un chaos calme et tranquille ».

      En août 2016, le nouveau Dicastère pour la Promotion du Développement Humain Intégral a été créé, avec effet au 1er janvier 2017 et avec le Cardinal africain Peter Turkson comme Préfet. Le Dicastère est censé être une fusion des Conseils Pontificaux pour la Justice et la Paix, pour la Pastorale des Migrants et des Personnes Itinérantes, et pour l’Assistance Pastorale aux Travailleurs de la Santé, avec Cor Unum. Mais le Cardinal Turkson (qui est un érudit biblique sans expérience administrative) dit qu’il ne sait pas très bien ce que le Dicastère est censé faire, et qu’il attend toujours ses ordres de marche.

      Résumant les maigres résultats de ce que le C9 a accompli, le journaliste cite le commentaire d’un cardinal et d’un archevêque qui travaillent à la Curie depuis de nombreuses années : « Quelle réforme ! Nous aurions pu la préparer nous-mêmes, en l’espace d’un matin, assis à une table. »

      Un autre pas dans la mauvaise direction est le résultat de la manière désinvolte du Pape François. Dans le passé, il existait un système qui permettait à chaque chef d’un corps du Vatican de voir le Pape régulièrement, généralement deux fois par mois ; il s’appelait l’udienza di tabella. Cette base a maintenant été abolie ; les fonctionnaires doivent prendre des rendez-vous spéciaux, et on leur dit souvent que le Pape est trop occupé. Dans le cas de la révocation des trois responsables de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (28 octobre 2016), le Cardinal Müller a demandé à plusieurs reprises une audience pour plaider en leur faveur et, lorsqu’il a finalement obtenu l’une d’entre elles, elle est arrivée avec deux ou trois mois de retard.

      Il en résulte que la Secrétairerie d’État est devenue un gardien de la porte par lequel doivent passer toutes les affaires et un filtre entre le Pape et la Curie. La Secrétairerie est donc devenue plus puissante que jamais. Tant que cela dure, la réforme est impossible.

      Une idée fausse qui doit être corrigée est encouragée par les journalistes qui aiment représenter un pape libéral luttant contre une phalange de clercs et de fonctionnaires centralisateurs. C’est une notion dépassée que la Curie se compose de conservateurs dont le but est de préserver le pouvoir papal et qui s’opposent aux réformes libérales. Il aurait été vrai, si l’on se référait à l’esquisse historique donnée plus haut, du régime que le Cardinal Canali a dirigé dans les années 1950, et que le Cardinal Ottaviani a essayé de maintenir après lui ; mais Ottaviani a été complètement rejeté par le Pape Paul VI. Au lieu de cela, Paul VI fit venir comme Secrétaire d’État un prélat français de l’extérieur de la Curie, Jean-Marie Villot (1969-79). Villot introduisit un régime que l’on pourrait qualifier de bureaucratique sur le modèle français, mais qui n’était certainement pas papaliste conservateur, et l’ancien établissement fut dissous pour toujours. Ce n’était pas nécessairement une amélioration, car l’ancien système, quels que soient ses défauts, reposait au moins sur un principe moral, celui de la monarchie papale traditionnelle. Les cardinaux qui ont occupé une place importante dans la Curie depuis lors n’ont pas fait preuve d’un conservatisme marqué et n’ont pas manifesté un intérêt particulier pour le maintien de l’autorité papale en tant que principe théologique. Si nous regardons ce qui a remplacé cela, c’est le principe de leur propre intérêt en tant que bureaucrates, et cette caractéristique règne sans être dérangée sous le Pape "libéral" François.

      Les fautes qui ont été décrites jusqu’à présent sont relativement futiles et, au pire, elles ne feraient qu’illustrer le manque de compétence de François en tant que réformateur. Mais la réalité est en fait beaucoup plus noire. Il inclut l’état de rivalité et de conflit chaotique qui a été produit par les méthodes manipulatrices du Pape François, et qui sera décrit dans la section 3 ci-dessous car il affecte la Secrétairerie d’État, le Secrétariat de l’Économie et les différents organismes financiers du Vatican. Et elle s’étend à l’état moral de la Curie, dont un tableau aussi impressionnant a été présenté à Benoît XVI deux mois avant son abdication. Toute idée selon laquelle le Pape François s’est appliqué à réformer cet aspect serait une grave erreur.


      L’existence d’un lobby homosexuel au Vatican, révélée par le rapport des cardinaux de décembre 2012, est un scandale que le Pape François n’a pris aucune mesure pour corriger, et qu’il a en outre accentué. L’un des cas les plus notoires est celui de Monseigneur Battista Ricca, Prélat de l’Institut des Œuvres de Religion. Monseigneur Ricca a fait carrière comme membre du service diplomatique papal. Après une affectation à Berne, il fut envoyé en Uruguay en 1999 et amena avec lui son petit ami Patrick Haari, un mauvais capitaine de l’Armée Suisse. Profitant d’un intervalle entre la retraite du nonce et l’arrivée de son successeur, quand Ricca était chargée d’affaires, il installa Haari dans la nonciature elle-même, avec un emploi, un salaire et un logement. Le nouveau nonce, arrivé à Montevideo au début de l’an 2000, tenta de faire sortir Ricca et Haari, mais le premier fut protégé par son amitié avec l’Archevêque (plus tard Cardinal) Re, qui était alors Substitut à la Secrétairerie d’État. Le ménage était un scandale ouvert pour le clergé et les religieuses qui fréquentaient la nonciature de Montevideo, mais rien ne pouvait être fait, même après que Haari ait été ramené chez lui un soir par des prêtres d’une maison de rencontres homosexuelles où il avait été battu brutalement par un commerçant. Ce n’est que lorsque Monseigneur Ricca lui-même a été pris dans un ascenseur avec un jeune qui était connu de la police, en août 2001, que le nonce qui en souffrait depuis longtemps a pu se débarrasser de son subordonné. (Dans les bagages de Haari quand il est parti, on a découvert qu’il était bourré de préservatifs et de matériel pornographique.) Après une nouvelle affectation à Trinidad et Tobago, où il s’est disputé avec son nonce, Ricca a finalement été démis de ses fonctions diplomatiques en 2005, lorsqu’il a obtenu un emploi à Rome avec le statut de conseiller d’une nonciature de premier rang. Ses responsabilités incluaient la gestion de la maison d’hôtes des cardinaux à Via della Scrofa, où le Cardinal Bergoglio avait l’habitude de séjourner, et où il se rendit pour payer sa facture le matin suivant son élection. Étant donné que Montevideo fait face à Buenos Aires par l’embouchure de la Rivière de la Plata, il semble peu probable que le Cardinal Archevêque de l’époque n’avait pas été au courant de ce qui se passait dans la nonciature au-delà de la Rivière, mais cela ne l’empêchait pas d’établir une amitié étroite avec Monseigneur Ricca, qui tenait ce dernier en bonne place lorsque Bergoglio fut élu Pape. Trois mois après cet événement, en juin 2013, Monseigneur Ricca fut nommé Prélat de l’IOR, la Banque du Vatican (56). La nomination a fait l’objet d’une question d’un journaliste au Pape quelques semaines plus tard, lors d’une de ses conférences de presse à bord d’un avion, quand il a été interrogé sur cette promotion d’un homosexuel notoire, et est sortit le célèbre propos du Pape, « Qui suis-je pour juger ? ». En fait, son patronage de Monseigneur Ricca correspond au modèle qui était bien établi quand il était Archevêque de Buenos Aires, où il s’entoure de personnes moralement faibles pour les avoir sous sa main.

      On peut dire que le pieux catholique moyen serait scandalisé de savoir que les hautes sphères de l’Église sont occupées par des hommes qui violent de façon si flagrante leurs obligations de chasteté comme l’a fait Monseigneur Ricca, et trouverait incroyable qu’ils soient non seulement tolérés mais protégés et promus. Or, cette situation n’a pas seulement continué sans retenue sous le pape François, elle s’est visiblement aggravée. En octobre 2015, nous avons eu droit au spectacle d’un fonctionnaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Mgr Krzysztof Charamsa, qui a démissionné ostensiblement de son poste, a annoncé qu’il était un homosexuel actif et a lancé, au profit de la presse, une tirade contre l’enseignement moral de l’Église. Il a également "révélé" l’existence d’un lobby homosexuel à la Curie, qui était certes bien connu mais qui a été ainsi confirmé de l’intérieur. Les faits marquants de cette affaire étaient que Monseigneur Charamsa travaillait depuis des années en tant qu’opposant acharné à l’enseignement de l’Église dont il était soi-disant le porte-parole, et qu’avec tout ce qu’on a dit sur le nettoyage de la Curie, on n’a jamais tenté de déranger de telles personnes ; il a fallu un geste de défi de sa part pour le retirer du bureau qu’il avait si clairement trahi.

      Monseigneur Luigi Capozzi, secrétaire du Cardinal Coccopalmerio, était un autre prélat qui a connu une sortie moins volontaire. En juin 2017, il fut surpris par la Gendarmerie du Vatican organisant une fête homosexuelle dans son appartement luxueux du Palazzo del Sant’Uffizio, et on découvrit qu’il avait utilisé sa voiture avec des plaques du Vatican pour transporter de la drogue sans être arrêté par la police italienne
(57). Le Cardinal Coccopalmerio, qui est tout aussi connu pour avoir prôné la tolérance envers l’homosexualité et pour être peut-être le plus grand des hommes favorables au pape François, avait proposé cet assistant de confiance pour un évêché.

      La signification plus large de cette infiltration est que le lobby homosexuel travaille à changer l’enseignement moral de l’Église dans son propre intérêt, et il s’est développé avec la tendance libéralisante introduite par le Pape François. Par exemple, l’Archevêque Bruno Forte a écrit pour le Synode sur la Famille en 2014 le texte qui tente d’assouplir l’enseignement catholique sur l’homosexualité. Son texte a été rejeté par le Synode, mais pas par manque d’effort de la part du Pape François pour faire avancer la cause de la libéralisation. Un cas peut-être encore plus scandaleux est celui de l’Archevêque Vincenzo Paglia, qui est incroyablement Président du Conseil Pontifical pour la Famille et que le Pape François a récemment nommé Président de l’Institut Jean-Paul II d’Études sur le Mariage et la Famille, organe que Jean Paul entendait être le chien de garde de l’enseignement de l’Église.

      En décembre 2014, le Pape François profita de la rencontre de la Curie pour présenter les vœux de Noël et leur livrer une harangue dans laquelle il exposa, de façon inventive et détaillée, quinze manières dont ils étaient corrompus. Cette approche de la réforme curiale illustre le goût pour les incessantes railleries et les insultes recherchées qui l’ont distingué dans ses premières années (il semble s’en être rendu compte maintenant que les gens en sont fatigués) ; mais elle s’inscrit aussi dans un schéma familier de rhétorique visant à le montrer comme un réformateur radical, mais sans aucune mesure pratique qui lui corresponde. La véritable corruption de la Curie Romaine, qu’elle soit administrative ou morale, n’est pas quelque chose pour laquelle François a jusqu’à présent montré des signes de réforme ; au contraire, c’est une faiblesse qu’il a exploitée et qui s’est développée sous son gouvernement.

(48) Voir H.J.A. Sire, "Phoenix from the Ashes" (Le Phénix des Cendres), Ohio, 2015, p.370 etc., qui donne un compte rendu du contexte historique.

(49) "The Spectator", 14 janvier 2017 : Damian Thompson, "Why more and more priests can’t stand Pope Francis." (« Pourquoi de plus en plus de prêtres ne supportent pas le Pape François »)

(50) Gianluigi Nuzzi, "Merchants in the Temple" (Les Marchands du Temple), 2015, p.198-199. [titre italien : "Via Crucis", p.259-261]

(51) Aldo Maria Valls, "266". (Macerata, 2016), p.106. Le titre mystérieux de ce livre est le numéro de François dans la liste des papes.

(52) Aldo Maria Valls, "266". (Macerata, 2016), p.107. Le titre mystérieux de ce livre est le numéro de François dans la liste des papes.

(53) Cité dans un article de NDTV, 11 juin 2013 : "Pope Francis admits to ’gay lobby’ in Vatican administration : report." (« Le Pape François admet le lobby gay dans l’administration du Vatican : reportage »)

(54) Gianluigi Nuzzi, "Merchants in the Temple" (Les Marchands du Temple), 2015, p.153. ["Via Crucis" p.197]

(55) Marco Tosatti, "waiting for Vatican Reform" (En attente de la Réforme du Vatican), dans First Things du 6 juin 2017, d’où sont extraits les détails des trois paragraphes suivants.

(56) Ces événements ont été décrits en détail par Sandro Magister dans l’article "Il prelato del lobby gay" (Le prélat du lobby gay) dans "L’Espresso" du 18 juin 2013.

(57) Article paru dans "Il Fatto Quotidiano" du 28 juin 2017 : Francesco Antonio Grana, "Vaticano, fermato un monsignore : festini gay e droga al Palazzo dell’ ex Sant’ Uffizio." (« Vatican, un monsignor arrêté : fêtes gays et drogues à l’ancien Palais du Saint-Office. »)

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